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Cet article porte sur l’acquisition faite en 2022 par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) d’une installation performative et programmatique, La bibliothèque architecturale samie de l’artiste sami norvégien Joar Nango. Je montre que cette œuvre, choisie pour son exemplarité, élabore une micro-organisation sociale permettant à l’ensemble des acteurs et actrices impliqués de s’exercer à décoloniser l’institution muséale. La visée de cet article est triple : proposer un modèle théorique, le preenactment, permettant de penser les œuvres performatives programmatiques, leur régime d’historicité et leur portée politique préfigurative ; analyser la muséalisation de l’œuvre de Nango à travers les dossiers de conservation et de restauration constitués au moment de son acquisition, afin d’identifier les approches pragmatiques mobilisées par l’institution ; reconnaître les rapports de mutualisme, de solidarité et d’entraide que le MBAC et l’œuvre de Nango entretiennent, dans la perspective de faire advenir, dans le futur, un musée décolonial.  

This article focuses on the 2022 acquisition by the National Gallery of Canada (NGC) of a performative and programmatic installation, The Sámi Architectural Library, by Norwegian Sámi artist Joar Nango. I demonstrate that this work, chosen for its exemplary nature, elaborates a micro-social organization allowing all the actors involved to practice decolonizing the museum institution. The article has three main objectives: to propose a theoretical model, "preenactment," to think about performative programmatic works, their historicity and their prefigurative political scope; to analyze the musealization of Nango's work through the conservation and restoration files created at the time of its acquisition, in order to identify the pragmatic approaches mobilized by the institution; and to recognize the relationships of mutualism, solidarity, and reciprocal aid that the NGC and Nango's work maintain, with the goal of realizing, in the future, a decolonial museum.

Depuis la deuxième décennie du XXIe siècle, les musées font l’acquisition de performances et d’œuvres performatives (performance-based artworks) sous des formes vivantes. Les premières sont issues de l’art performance des années 1970-1980 ; les deuxièmes, très fréquentes depuis la décennie 1990, procèdent de l’intégration de la performance aux autres médiums artistiques, telles la photographie, la vidéo, la sculpture, l’installation, que l’on qualifie alors de « performatives ».[1] En collectionnant ces œuvres, les musées s’engagent à les réactiver, c’est-à-dire à remettre en action leurs composantes performatives. Ce processus introduit de nouveaux modes de muséalisation des œuvres. La fortune critique des performance studies dans les années 2000 a encore élargi le champ du performatif en y intégrant des œuvres d’une pluralité d’horizons culturels et disciplinaires. Leur muséalisation pose des défis d’ordre épistémologique puisqu’elles dérogent des catégories, des découpages disciplinaires, des histoires des arts et des conceptions de l’artiste qui sous-tendent les collections muséales occidentales.

Je propose ici d’étudier l’acquisition d’une installation performative et programmatique, La bibliothèque architecturale samie de l’artiste sami norvégien Joar Nango. L’œuvre a été acquise en 2022 par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), le plus important musée d’art du pays, situé dans la capitale nationale, Ottawa. Complexe et ambitieuse, cette acquisition s’inscrit dans le plan stratégique adopté un an plus tôt par l’institution. Celui-ci vise la décolonisation et l’autochtonisation du MBAC, tant dans les orientations de sa programmation et de sa collection, qu’à travers ses méthodes de travail et sa gouvernance.

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